Interview Yannick Dahan pour La Horde

Yannick Dahan est un célèbre critique de cinéma qui s'est notamment fait connaître avec son émission télévisée Opération Frisson, diffusée sur Ciné Cinéma Frisson.

Passant à la réalisation avec son premier film, La Horde, il se confie à Pepper Steak.

PEPPER STEAK : Bon, Yannick Dahan, bonjour, et merci !
YANNICK DAHAN : (en regardant le matos qu’on est en train d’installer) Tu vas nous passer à la radio, c’est ça ?

PEPPER STEAK : Bon, on te connaît bien, à travers tes émissions, on commence vraiment à cerner la personne, tes opinions, tes goûts… Mais finalement, on sait peu de choses de toi, vraiment.
YANNICK DAHAN : Vous cherchez l’homme ?

PEPPER STEAK : Voilà. Qui est Yannick Dahan ?
YANNICK DAHAN : Je crois que ça a bien été résumé par mon pote Ju dans une émission qu’on avait fait à Gérardmer il y a deux ans où il avait dit « faites-ce-que-je-dis-faites-pas-ce-que-je-fais-man ». Donc je pense qu’il vaut mieux écouter ce que je raconte que prendre exemple sur ce que je fais, parce que je fais beaucoup de conneries !

PEPPER STEAK : Pour commencer un peu, ce qu’on aimerait savoir c’est comment s’est passée ton ouverture aux films, dans quel contexte d’émotions, comment tu t’es sensibilisé à ça.
YANNICK DAHAN : Ouais enfin « sensibilisé »…  J’ai grandi là-dedans donc si tu veux, c’est un peu la base de ma culture.

PEPPER STEAK : Mais comment ça s’est passé ? Au niveau émotionnel, aussi. Où est-ce que tu étais, par exemple ?
YANNICK DAHAN : Bah j’étais à Toulouse. C’était pas compliqué j’ai fait collège-lycée à la con comme tout le monde, j’étais un jeune con, débile, comme tout le monde. Et je faisais des conneries comme tout le monde, quoi ! Rien de particulièrement spécial. Je vais pas aller te raconter les conneries que j’ai fais parce qu’après on va me les reprocher mais… non, j’étais… Bah si tu veux tout savoir, j’étais gros. Plus que je ne le suis maintenant. Donc j’ai pas passé une adolescence super top concernant  les gonzesses, il m’a fallu attendre 17 ans pour commencer à m’intéresser à ce genre de truc. Et j’étais plutôt dans les nuages, plutôt le genre de mec à bouffer du film. J’étais pas ostracisé, pas marginalisé, j’avais plein de potes… J’étais même le « p’tit rigolo », celui qui motivait les troupes et qui, à 14 ans, radinait 40 personnes pour aller tourner des court-métrages n’importe comment n’importe où. Mais en même temps j’ai jamais été un mec super sociable. C’est pas que je suis pas sociable en fait, c’est que je suis visiblement difficile d’accès. Et ça c’est pas moi qui le dit, c’est les gens autour de moi.

PEPPER STEAK : T’as pourtant une image du mec cool !
YANNICK DAHAN : Oui mais c’est pas ça, c’est que tu peux être sympa avec les gens sans pour autant te laisser pénétrer si facilement. C’est-à-dire que quand j’étais plus jeune j’étais déjà une « grande gueule » et je pense que pas mal de gens me trouvaient condescendant, arrogant, donc pas forcément facile d’accès au départ. Quand bien même t’es mon pote, faut du temps avant que je me livre. Tu vois je suis pas quelqu’un qui se livre facilement. Je parle souvent de pression sociale aussi parce que c’est quelque chose qui est un peu traumatisant pour moi, j’aime pas ça du tout. Et ça c’est un produit de mon éducation mais bon, j’aime pas les groupes, j’aime pas les communautés. A chaque fois que je me suis retrouvé dans un groupe j’ai toujours eu un  pied dehors, j’ai besoin de ma liberté. J’aime pas ces trucs où tout le monde pense pareil, ça me gave. J’ai toujours été un peu « seul contre tous » dans ma tête. Ça ne m’empêchait pas d’avoir des potes, ça m’empêchait pas de faire des « trucs de groupe » mais il y a toujours un moment où je bloque. Et mes vrais potes auxquels je me livre, j’en ai jamais eu beaucoup, je les compte aujourd’hui sur les doigts d’une main. Mais bon ça vient aussi du fait que je me suis isolé. C’était marrant parce que je faisais des court-métrages et t’avais en même temps ma mère qui disait « Mais sors ! Va dehors plutôt que de regarder des films. ». Et je lui répondais : « Mais ça m’éclate de regarder des films ! ». A posteriori tu te dis toujours qu’un gamin de 14 ans qui passe un après-midi à se mater des films plutôt que de sortir jouer au foot, il fuit peut-être quelque chose ou il à besoin d’un imaginaire pour compenser quelque chose. C’est des choses sur lesquelles je réfléchis encore aujourd’hui, c’est des questionnements d’une vie. Psychologiquement tu te les poses toujours. Et puis quand t’es jeune tu te les poses pas parce que tu crois que t’es immortel, que t’as tout compris à la vie. Et puis vous verrez quand vous aurez 35 balais ! Moi je vois les gens de 35-40 balais autour de moi, c’est la crise. Et ceux qui ne se posent pas ces questions à ce moment-là, c’est ceux qui se les posent à 60 ans et c’est un peu trop tard. En fait, à 35 balais, grosso-modo, tu réalises que tu vas mourir. Mais ça se traduit pas comme ça. Ça se traduit par le fait que tout d’un coup, t’es pas heureux, tu fais tout péter dans ta life, tu quittes ta copine, tu t’engueules avec tes potes, tu fais partir pas mal de chose en vrille, et c’est un âge où tu mets pas mal de choses en perspectives. Moi depuis que j’ai eu cette crise-là, forcément je me pose plus de questions, même sur mon passé. Comment j’ai été ? Quel était mon rapport avec mes parents ? Tout ça. Et puis voilà, je pense que c’est quelque chose de normal dans le processus d’évolution d’une personne.
(Le téléphone de Yannick sonne. Il le coupe et le pose sur un coin de la table.)
YANNICK DAHAN : Mon meilleur pote. Mais il est chiant des fois. (Rires)

PEPPER STEAK : Et à l’école, t’étais bon élève ?
YANNICK DAHAN : Ouais ouais ouais. Ouais mais si tu veux c’est aussi le produit d’une éducation et ce côté un peu « seul contre tous ». J’ai eu une mère extrêmement intello. Et extrêmement cultivée. Elle est prof en plus. A cinq ans, elle m’emmenait déjà dans les musées. A 12 ans, quand je voulais aller voir Commando, elle me disait : « Viens, je vais te montrer le dernier Godard. », tu vois ? J’ai aussi été éduqué comme ça. Et d’ailleurs mon amour pour la série B, au bout d’un moment, est aussi  devenu une réaction à cette éducation. Maintenant avec me mère, on se marre parce que tout ce que j’aime c’est pas du tout sa came, mais on arrive à en discuter de manière intellectuelle. Mais il y a eu une phase ou c’était vraiment en réaction ! J’ai eu des parents qui voulaient qu’intellectuellement, j’aille très haut. Quand j’ai bossé dans le jeu vidéo, c’était un peu pareil. J’avais envie de leur dire : « J’ai envie de me marrer, me faites pas chier avec vos trucs. »

PEPPER STEAK : T’as bossé pour quoi dans le jeu vidéo ?
YANNICK DAHAN : Oh putain j’en ai fait. J’ai commencé pigiste. J’ai bossé à CD Consoles, à Gen4, j’ai été rédac-chef de PC Fun… Tu vois, de plein de trucs à la con, quoi ! J’ai bosse huit ans dans le jeu vidéo et j’ai tout fait. Alors en même temps c’est bien parce que ça m’a appris un métier, vraiment. Parce que si avant j’étais dans l’écriture, tout ça, là j’ai appris à manager des équipes, à avoir des deadlines. J’ai été pigiste, chef de rubrique, rédacteur adjoint, rédac-chef, directeur de publication. C’était l’époque où je commençais tout en même temps. Les émissions, les piges à Mad Movies, les piges pour HK… J’avais sans doute un vrai besoin de reconnaissance et communauté juive faisant, on t’inculque bien le syndrome du pignon sur rue, tu vois ? Le feuj, on le fait flipper dès qu’il est jeune en lui disant que si t’as pas un métier, si t’as pas un truc stable, t’existes pas, grosso modo. On te dit qu’il faut que t’aies de l’argent, à être installé dans un vrai truc, et ça te pousse à faire plein de choses.

PEPPER STEAK : On devine aussi que tu travailles beaucoup. T’es un drogué de travail ?
YANNICK DAHAN : Non, au fait je suis le mec qui se plaint tout le temps qu’il a trop de travail. Et si je n’ai pas travail, je me plains tout le temps que je n’ai pas de travail. Le truc c’est que je suis un gros bosseur, mais flemmard en même temps. Mais j’ai un énorme avantage, c’est que je bosse très vite. J’ai des facilités dans le taf que je fais, ça ne me pose aucun problème. Opé Frisson, j’écris ça en une heure ! Quand je faisais des articles pour Positif, on me demandait si j’y avais passé dix jours et je répondais que non, j’y avais passé une heure et demie pour le faire. J’écris vite donc je fais les choses vite. Mais je mets trois plombes à me décider de les faire. Tu vois, je vais jouer à World Of Warcraft pendant quatre heures avant de prendre vingt minutes pour torcher mon texte. Je suis donc bosseur contrarié mais en même temps, de ne pas avoir de boulot, je ne le supporterais pas.

PEPPER STEAK : Comment est né Opé Frisson ? Est-ce que c’est toi qui a écrit et proposé l’émission ou on te l’a proposée ?
YANNICK DAHAN : Non, ça a commencé avec DVD Extra, titre magnifique à l’époque. (Rires) Moi j’étais dans la presse. Et j’ai une copine qui était dans la télé qui me dit qu’une nouvelle chaîne se montait, Ciné Info, et qu’ils cherchaient des journalistes. On me met sur un plan donc moi je dis « O.K, why not ? ».  Et puis j’arrive au casting, le fameux casting, et là je vois que des têtards de 12 ans avec des cheveux peroxydés. Une meuf hyper gentille arrive et me dit : « Bienvenue au Casting ! Tiens, voici le texte à apprendre. ». Alors je regarde le truc, un texte débile genre : « Tom Cruise il est super beau dans le film, c’est génial ! » et je lui réponds :  « Bah non, je peux pas, je suis pas venu pour ça moi, je suis pas présentateur du tout. Je suis critique, donc c’est plus pour être derrière la caméra.». Elle me fait : « Ah, d’accord, mais là en fait c’est un casting pour être présentateur. ». Alors je réponds : « Désolé, on s’est trompé, je me suis trompé, bah tant pis. ».  Elle me fait : « C’est pas grave, viens te présenter quand même, peut-être qu’ils recherchent des critiques à la chaîne donc au moins ils sauront que t’es là. ».

PEPPERSTEAK : C’est quelque chose qui t’attirait, le support télévisé ?
YANNICK DAHAN :  Non, ce qui m’attirait c’était une nouvelle opportunité de taf et puis ça avait l’air sympa de bosser pour la télé mais bon, j’avais aucune intention de me mettre face à la caméra. Et puis là j’arrive et on me met devant  une caméra en me posant des questions du style « Qui t’es ? », « Qu’est-ce-que tu fais ? » et je réponds que je bosse pour Positif, dans le jeu vidéo, je fais ci, je fais ça… et comme j’en avais rien à foutre, je devais être marrant à ce moment là, les gens de la chaîne ont kiffé, ils m’ont rappelé quatre jours après et ils m’ont dit, en gros : « Tu vas présenter une émission. ».  Alors moi je réponds « Mais je sais pas présenter, je suis nul… ». Et eux : «Si si, t’inquiète pas, on est sûr que ce sera bien. ». Et donc après on a tourné les premières émissions où si tu retomberais dessus aujourd’hui, c’est juste mort-de-rire parce que j’ai un balai dans le cul, mais cosmique ! Et donc voila, ça s’est fait petit-à-petit. Même le ton de l’émission, même l’intégration des extraits, même les conneries en off se sont faites progressivement. Mais ça, plus l’impulsion du monteur, un monteur génial qui est d’ailleurs celui de La Horde, que je connais maintenant depuis plus de 10 ans et qui était d’ailleurs à Ciné Info quand on a commencé l’émission. Et c’est lui qu’a eu cette idée de se dire : « Bon, ce mec-là il a trop un balai dans le cul, il est plus marrant quand il récite pas  ses textes. » Donc en fait moi je disais des conneries hors caméra et il est allé dire au réalisateur de continuer de filmer. Et il intégrait ces moments au montage de l’émission. C’est né comme ça.

Interview Yannick Dahan

PEPPER STEAK : C’est toi qui as écrit le concept de l’émission ?
YANNICK DAHAN : Non, en fait si tu veux t’avais Raphaël Rocher (producteur de La Horde) et son frère Benjamin. Raphaël était directeur de la programmation à Ciné Info et Benjamin officiait en tant qu’infographiste sur la chaîne. C’est lui qui faisait les petits dessins à la con dans l’émission. On s’est rencontré comme ça. Et quand la chaîne s’est arrêtée, les deux frères ont eu envie de monter une boîte de production télé. Et puis on s’est dit pourquoi ne pas aller ensemble proposer le concept qu’on avait avec DVD Extra. On est donc allés frapper à la porte de Ciné Cinéma. Là on est tombé sur Manuel, qui est aujourd’hui l’un des grands pontes de Canal puisque c’est lui qui s’occupe de l’acquisition des films, mais qui à l’époque était patron de la chaîne Ciné Cinéma. Et il regardait DVD Extra, il était fan du truc. Il a dit « O.K, bingo, je vous donne carte blanche, faites ce que vous voulez. » Et donc on a fait Opé Frisson, voilà.

PEPPERSTEAK : Quelle était l’intention première de l’émission ?
YANNICK DAHAN : Au début, à DVD Extra, c’était « on fait de la promo ». Mais moi j’avais pas envie de faire de la promo. Déjà je voulais pas baisser mon froc pour la télé, j’en avais rien à foutre, tu vois ? Moi je bossais ailleurs donc je m’en tapais. Et je leur ai dit « Non non, je peux pas dire du bien d’un film si je l’aime pas. Par contre si vous me permettez d’être ironique, de tourner le truc à ma façon… ». Et puis dès la première de DVD Extra j’y suis allé trash, exprès, pour tester.  Et les mecs en fait ils vérifiaient pas les émissions, ils les regardaient pas avant leur diffusion. Donc on est allé de plus en plus dans le trashouille et les mecs ils ont rien dit parce que c’état l’émission la plus regardée sur la chaîne. Du coup quand on est arrivé à Ciné Cinéma Frisson c’était pareil : « Tu fais ce que tu veux mais t’évites les extraits de gamins qui se font exploser où les trucs comme ça… ». Et du coup, première émission, moi je mets Zombie avec un gamin qui se fait éclater la tête.  Donc on a eu quelques crises d’hystérie de la part des mecs du juridique de la chaîne qui disaient « Mais vous pouvez pas laisser faire ce malade ! ». Le truc qui a été génial c’est que Manuel est allé voir tout le monde de la chaîne en disant « Lui, on n’y touche pas. Il fait ce qu’il veut.». Donc ça c’est quand même la plus grande chance que j’ai eu, un mec qui nous a soutenus complètement et qui m’a dit : « Fais ce que tu veux. ». Du coup moi je suis parti en live et j’ai fait ce que j’avais envie de faire.
Mais ça vient aussi d’un truc dont je me suis rendu compte au bout de quinze ans de taf, c’est que si tu t’écrases, on t’écrase de plus en plus, et si tu dis « J’en ai rien à foutre, je t’emmerde  et si t’es pas content je me casse… », les mecs ils viennent te chercher. Moi j’avais toujours eu cette « Fuck You attitude ».  Ils pouvaient pas me tenir par le pognon parce que je bossais ailleurs, ils pouvaient pas me tenir par le fait de passer sous les sunlights parce que j’en avais rien à branler, ils pouvaient pas me tenir !  Donc s’ils voulaient m’avoir, ils m’avaient comme je l’entendais, sinon ils ne m’avaient pas. C’est aussi con que ça. Ça ne veut pas dire que je suis quelqu’un de radical, je fais plein des compromis. Mais je fais des compromis dans la limite de mes principes et de mon intégrité. On ne me fera jamais dire d’un film que je trouve honteux que c’est un bon film. Pour te donner une idée, je te donne comme exemple l’émission comme Séance Interdite où je ne peux pas être libre parce que je présente le film qui passe. Il vont pas me faire venir pour casser leur film, tu vois ? C’est crétin ! Le principe a été très clair sur Séance Interdite. Quand j’aime le film, je le critique, en en disant des choses que j’espère intéressantes. Et si je ne l’aime pas, je reste formel. Et même sur Séance Interdite, t’as qu’à voir les dernières, sur Alien Vs. Predator… Je n’en reviens même pas qu’ils aient laissé passer tout ce que j’ai sorti, parce que je suis en train de dire aux gens : « C’est de la merde ce que vous allez voir. » Et puis finalement c’est passé. Mais j’essaie de faire attention. Je tourne ça à la rigolade. Et quand j’ai un film que j’aime pas, genre Mortuary… c’est la honte ! J’en reste à raconter l’histoire du réalisateur et puis voilà, quoi ! Je donne son parcours, je raconte ce qu’il a fait et je reste formel.

PEPPER STEAK : En sept ans d’Opération Frisson, qu’est-ce que tu as vu passer ? Qu’est-ce que tu as vu changer dans le cinéma ? Parce qu’on a l’impression que tu fais un constat moribond du cinéma populaire au vu des dernières émissions…
YANNICK DAHAN : Si tu veux, c’est différent pour plein de trucs, plein de genres. J’ai vu des genres péricliter comme le cinéma d’action ou comme le cinéma d’horreur. J’ai vu des réalisateurs naître, j’ai vu des mecs brillants débarquer, des tentatives avortées… J’ai vu de tout, c’est comme la vie, si tu veux. Je peux même pas dire que ce serait trop facile, c’est que je l’ai un peu fait de manière caricaturale de stigmatiser la dérive du cinoche hollywoodien. Mais ça ne veut rien dire. Si tu veux, il y a un cinéma populaire de majors qui effectivement est devenu de plus en plus crétin, de plus en plus nivelé par le bas avec des aboutissements comme Transformers 2 ou G.I. Joe où là tu te dis que c’est plus possible ! C’est le type de films que j’aurais eu envie de voir il y a dix ans, mais aujourd’hui c’est plus possible. Mais je suis obligé de relativiser, parce qu’à côté de ça, je vois des auteurs brillants émerger. Je vois même des films hollywoodiens, des blockbusters entre guillemets qui sont super intègres. Il y a de tout. J’ai eu de tout.

PEPPER STEAK : Quand tu regardes ton parcours et les choses accomplies dans cette émission, on peut dire que tu as fédéré pas mal de gens en France.
YANNCK DAHAN : Ecoute, ce n’est pas quelque chose que je peux dire. Ce sont des choses que l’on me dit, d’être devenu, quelque part, entre guillemets, une sorte d’étendard… La chose qui m’a fait le plus plaisir, c’est qu’un jour j’ai reçu un mail d’un mec qui me disait un truc tout con. Il me disait : « Grâce à toi, j’arrive à mettre des mots sur mon argumentation pour défendre le cinéma que j’aime face à des gens qui ne comprennent pas ça. » Et si tu veux, la vocation que j’avais dans Opé Frisson, dans un tout petit militantisme, c’était ça. C’était de se dire, moi j’ai toujours été dans le seul contre tous, j’ai toujours été pas sûr de mes opinions parce que je suis un mec qui se remet beaucoup en doute, mais j’ai toujours été éduqué dans l’idée de défendre ses opinions, de ne pas être un mouton. De ne pas me conforter à l’opinion générale, parce que c’est l’opinion générale. Tout en essayant d’éviter ce travers des gens comme moi qui peut être l’esprit de contradiction permanent. Et j’ai pas l’impression d’avoir trop un esprit de contradiction quand je défends Le Seigneur des Anneaux ou des trucs comme ça, tu vois ? Si tu veux, l’émission s’est faite presque moins sur les films et les textes que j’employais que des réactions à des choses que j’entendais et que je trouve insupportables. C’est le conformisme de la pensée, le prêt à penser, la pensée unique, tu peux appeler ça comme tu veux, et c’est bien sûr lié à la pression sociale, à l’idéologie dominante, à l’establishment… Ce faisant, et en réaction à ça, j’ai développé mon discours critique pour essayer d’être le plus précis dans mon argumentaire pour défendre tel ou tel film. Si après ça a permis à des jeunes de pouvoir assumer ou affirmer leur passion dans des milieux où ils étaient peut-être ostracisés par rapport à ça, c’est super. Même s’il faut tout relativiser. Mais c’est vrai que quand t’es au collège, il n’y a qu’à voir quand j’étais gamin et que je regardais des films d’horreur, 80% des gamins de ma classe ne comprenaient pas et me traitaient de débile ! Ça apparaît infantile quand tu dis ça comme ça, mais quand tu le vis, c’est pas facile. Si ça a permis à certains d’avoir pu mettre des mots sur leur passion, c’est super. Et si ça peut aussi susciter des vocations, c’est très bien. Là où j’ai pris le plus de plaisir dans les émissions, c’est quand j’ai parlé de Pump Up the Volume avec Christian Slater. C’est tout con ! Mais je l’aime énormément, comme film. Pas pour son ton libertaire, mais parce qu’il y a ce message qui dit de ne pas accepter les conventions, de ne pas accepter le système. Ouvrez vos gueules, faites tout péter, quoi. Et finalement, aujourd’hui, dans le monde très conformiste et uniformisé dans lequel on est, si il peut y avoir une petite voix qui dit à d’autres : « Allez ouvrez vos gueules, n’en ayez rien à foutre, emmerdez les connards, faites ce que vous avez envie de faire, dites-le bien et imposez-vous !  », c’est très bien. C’est comme quand tu parles aujourd’hui de religion, d’identité nationale parce qu’en ce moment tout le monde parle de ça, moi ce qui me terrifie, c’est de voir à quel point les athées ferment leurs gueules. T’as envie de leur dire qu’on est pas obligés de subir ça ! Moi j’en ai rien à foutre des imams, des curés, des rabbins, je m’en tape ! Et vos conneries d’identité nationale, je vous pisse à la raie avec ! C’est mon côté j’aime pas l’injustice, j’aime pas les trucs qui m’énervent et je le dis. Et si ça pousse trois mecs à gueuler derrière, c’est très bien. Mais je ne pense pas avoir plus d’influence que ça.

PEPPER STEAK : Parfois, tu n’as pas peur qu’une grande partie de ton public passe à côté de choses que tu peux défendre ?
YANNICK DAHAN :  Franchement, j’ai de tout. J’ai été hyper surpris des gens qui viennent me parler dans la rue. C’est peut-être très con, mais au départ dans ma tête, mon public c’est des geeks, même si j’en ai aucune conscience, véritablement. Et quand je me balade dans la rue, je vois des costards-cravate de 45 ans qui viennent me serrer la main, j’ai eu une mamie avec ses deux petites filles qui venaient me dire : « C’est super ce que vous faites ». Et puis j’ai le con qui vient me voir et qui me dit : « C’est génial, tu jettes les DVDs. » Il y a aussi des mecs qui en ont rien à foutre du cinoche et qui me regardent parce que je les fais marrer. Et il y a les intellos qui viennent me dire que j’écris d’une façon superbe… Je pense qu’il y a de tout. Et c’est bien s’il y a de tout ! Ça prouve que mon propos contestable ou pas touche des gens différents. Ça veut peut-être dire que je parle de trucs qui concernent tout le monde. Au fait, cette émission dépasse le cadre du cinoche. Quelque part, je me sers du cinéma pour parler du monde. Et s’il y a des gens qui se reconnaissent dans cette voie-là, avec le fait que je passe à la télé et que je puisse être écouté, tant mieux !

PEPPER STEAK : T’as un peu formé une tribu autour de toi, non ?
YANNICK DAHAN : Clairement ! Pour rigoler, mon producteur disait toujours que j’étais pas un critique, mais que j’étais un gourou.

PEPPER STEAK : Et ça te dérange pas parfois, que tant de gens t’écoutent avec autant d’attention ?
YANNICK DAHAN : Bah, j’incite pas au meurtre alors ça n’a pas de conséquences très très graves, tu vois ce que je veux dire ?

Interview Yannick Dahan

PEPPER STEAK : Et même sur les films, tu crois pas que parfois, une partie de ton public attend de voir ton émission pour se donner une opinion d’un film qu’ils ont déjà vu ?
YANNICK DAHAN : J’ai toujours considéré que la critique de cinéma comme quand moi je parle de cinéma, c’est des pistes que je donne aux gens. Il y a toujours deux choses, et les gens ne font parfois pas cette distinction-là dans l’analyse d’un film. Tu as le film. Tu as ce qu’il est. Concrètement, en terme de fabrication, comment il a été fait et par qui. Et ça, ce ne sont pas des opinions. Ça c’est incontestable. C’est une chose que des gens ont du mal à entendre. Comme d’autres critiques, des pseudos intellos avec qui je me prends la tête et qui me disent que je crois détenir la vérité. Je réponds que non, qu’il y a une vérité de l’objet filmique. Et après, derrière, il y a le ressenti. Et le ressenti, je ne l’ai jamais contesté, chez qui que ce soit. Je vais défendre à mort un frères Coen et je vais avoir quelqu’un qui me dit que c’est de la merde, je dirai non. Ce n’est pas vrai. Il va me dire qu’il aime pas, qu’il a trouvé ça froid, qu’il est pas rentré dedans. Je dis OK mec, t’as le droit. C’est une différence qui est fondamentale. Et c’est ce que j’essaie de faire dans Opé Frisson. J’y arrive pas toujours, je me plante ou je m’égare parfois. Mais c’est d’abord exposer l’objet filmique, et derrière dire moi, ce que j’en ai pensé et comment je l’ai interprété. Des gens ont l’impression que j’assène ça comme des vérités, mais non, pour moi c’est une ouverture au débat.
Après, tu penses ce que tu veux du film et l’interprétation, si tu en as une autre, très bien, c’est super. Mais tu vas pas me dire que Saw est un film bien. Non. Tu vas aimer Saw. J’aime Saw. Mais ce n’est pas un film bien. Pas bien fabriqué. C’est pas bien monté, c’est pas bien structuré.

PEPPER STEAK : Pourtant, on t’a souvent vu dire : ça c’est de la merde !
YANNICK DAHAN : Mais quand je dis : ça c’est de la merde, c’est implicite. Je ne vais pas m’excuser à chaque fois en disant : pour moi, c’est de la merde. Mais quand je dis ça, c’est mon ressenti.

PEPPER STEAK : Mais justement, c’est ça qui est fort avec Opé Frisson. C’est qu’on peut enfin voir un mec à la télé qui gueule : c’est de la merde !
YANNICK DAHAN : Ouais, mais c’est pas suffisant. Parce que tu vas dire que c’est de la merde ou que c’est un chef-d’œuvre, c’est le début de la discussion. C’est tout ! C’est le début d’un débat. Ensuite, il faut avoir des arguments pour défendre son avis. Et c’est ça que je reproche à certains critiques et à certaines personnes. C'est-à-dire que je ne rentre pas dans un débat quand je vois qu’en face de moi, ça ne réagit qu’à l’émotion. C’est aussi con que ça. Si tu veux, je rencontre plein de gens et je me rends compte qu’une discussion n’est pas intéressante lorsqu’elle est fondée sur l’ego. Quelqu’un qui va contester parce que je vais lui apporter un argument qui n’est pas à contester, il y a deux types de réaction. T’as le mec qui va faire : « Ah. Je savais pas. » Il va réfléchir et il va dire autre chose. Et il va y avoir celui qui ne va pas entendre. Et ça nous emmène dans un type de réaction « tu m’as agressé, je t’agresse. » Ça n’a aucun intérêt. Dans ces cas là, je zappe le débat et je me casse. Et ça, si tu veux, j’y suis confronté en permanence. Et ce que j’essaie de faire derrière, c’est d’essayer de savoir de quoi je parle. Ça ne m’empêche pas de faire parfois des conneries et d’avoir des jugements à l’emporte pièce. Ce qui fait que je vais aimer des films que j’ai descendu hier et inversement ! Je ne crois pas à la rigidité des choses et je suis changeant, ce qui fait que j’ai pu changer, retravailler mon opinion sur certaines choses. Mais je pense surtout que quand tu ouvres ta gueule sur un truc, il faut savoir de quoi tu parles.

PEPPER STEAK : Et puis dans Opération Frisson, c’était génial de voir quelqu’un parler régulièrement de Steven Seagal, et surtout de voir quelqu’un qui l’aimait vraiment !
YANNICK DAHAN : Bah j’ai plus d’empathie pour un Van Damme ou pour un Stallone, parce que je considère que ce sont vraiment des mecs intelligents. Touchants, aussi. Steven, il est pas touchant. Steven, c’est juste un gros con qui se la pète et qui est complètement déconnecté du monde. Mais c’est pour ça aussi qu’il est fun. C’est aussi pour ça qu’il est hallucinant ! Je m’intéresse aussi aux trucs improbables et je m’intéresse à ce mec-là parce qu’il est tout simplement improbable ! Comment il peut encore continuer à exister, à faire des films, et puis à s’enfermer dans une croyance absolue qu’il est le meilleur du monde !

PEPPER STEAK : A propos de tes déboires avec le milieu de la critique, avec Le Cercle, t’es un peu parti au front, non ?
YANNICK DAHAN : Ecoute, Le Cercle… je me suis bien fait meuler. Je me suis bien fait meuler, mais dans le sens positif, je l’ai accepté. Au départ, je voulais pas faire l’émission. Je voulais pas parce que je voyais très bien les gens qu’il y avait là-dedans. Ce sont des gens avec qui j’avais bossé, des gens de Positif qui sont là-bas, et puis des gens dont je ne supporte pas le discours. Même mon producteur me disait : « Ne va pas t’embarquer là-dedans, c’est fait exprès, c’est se jeter exprès dans la fosse aux lions, et soit tu vas paraître agressif, soit tu vas te retrouver face à des cons rigides qui t’empêcheront d’exprimer ce que tu veux. » Et puis avec Begbeider en face, qui est ce qu’il est, qui fait le médiateur… Je suis désolé, j’ai rien contre Begbeider personnellement mais il y connaît pas grand-chose, il rebondit sur des choses qu’il ne connaît pas vraiment. Et si tu veux, le rédac-chef de l’émission m’a bien convaincu d’y aller pour essayer, en lui disant que de toutes façons je tournerais bientôt mon film et que ce ne serait pas pour longtemps. Et quand je suis parti, c’est pas parce que ça m’a gavé, mais c’est parce que je rentrais en pré-production de La Horde. Sinon, c’est pas impossible que j’aurais continué parce que je me suis marré à le faire.

PEPPER STEAK : Imagine que demain, tu sois de l’Académie Française et que tu doives proposer une définition de « Bad-Ass » pour le dictionnaire. Laquelle serait-ce ?
YANNICK DAHAN : (Rires) Bonne question. Ça me fait marrer parce qu’il y avait beaucoup de figurants sur le tournage de La Horde qui gueulaient tous « Bad-Ass » et derrière, j’entendais : « Mais ça veut dire quoi Bad-Ass ? Ça veut dire mauvais cul, ça veut dire quoi ? » C’est un terme très ricain, vachement employé par la communauté black et si tu veux, « Bad-Ass » ça veut dire dur à cuire, sans pitié.

PEPPER STEAK : Mais si tu devais donner une définition ou un équivalent en français ?
YANNICK DAHAN : Ouah c’est chaud ! C’est chaud parce que j’emploie ce terme comme j’emploie le terme hardcore, et je n’ai pas non plus d’équivalent en français ! Et d’ailleurs, hardcore, j’ai été obligé de le placer dans le film. Je fais même une blague dessus. A un moment donné, t’as un personnage qui fait picoler un voyou et le voyou lui dit : « Putain, c’est hardcore ton truc. » Et t’as le vieux qui lui dit : « Hardcore, ça veut dire quoi ? » Et le gars lui répond : « Ben c’est brutal, quoi. » Et le vieux qui savait pas employer le mot hardcore, il se retrouve dans une scène à la fin surplombé par un zomblard, en l’occurrence moi, c’est mon caméo. Et avant de me foutre une grenade dans la gueule, il me dit : « Je vais t’en foutre, moi, du hardocre ! » Ce qui est ironique et marrant pour moi, de me faire exploser en mes propres termes.

PEPPER STEAK : Puisqu’on est sur La Horde… A propos du cinéma de genre en France, qu’est-ce que tu as vu jusqu’à maintenant ?
YANNICK DAHAN : On a eu différentes vagues. Depuis que je me suis intéressé à tout ça, on a eu plusieurs tentatives foireuses dans les années 80… Tu n’as qu’à voir le documentaire qu’on a produit qui s’appelle Viande d’origine française qui est passé sur Canal +, fait par les mecs qui avaient fait Suck My Geek. Dedans, Fabrice Du Welz (Calvaire, Vinyan) dit un truc très juste. Il dit que les français ne peuvent pas s’empêcher, quelque part, de tout regarder de haut et de penser qu’on peut prendre le film de genre ricain et de faire mieux, qu’on peut en faire quelque chose de plus original. Ça a souvent été une erreur fondamentale du cinoche français qui ne concerne pas vraiment films de genre récents qui ont au moins cette humilité là. Mais au début, c’était un peu ça dans les années 80. Je pense à des films comme Kamikaze, ou Le Terminus avec Johnny Hallyday. Celui qui a vraiment posé le premier jalon, il faut lui en être reconnaissant, c’est Christophe Gans. C’est marrant parce que je suis retombé hier à la télé sur Crying Freeman. Film que j’avais pas aimé à l’époque et dont j’ai gardé un a priori mémoriel kitschouille. Je l’ai donc rematé et j’ai été bluffé. Bon, j’avoue, je l’ai rematé d’un œil, je jouais à World Of Warcraft en même temps. Mais je me suis surpris à m’arrêter pendant les scènes d’action et je me suis dit : putain ! Même si aujourd’hui elles sont kitschissimes parce qu’elles sont complètement sous l’influence de John Woo. Mais je me disais, c’est super bien monté, c’est super bien cadré, super dynamique. Pour un mec qui débarquait et qui faisait son premier film d’action dans un pays qui n’avait pas cette culture, il a réussi à tout casser avec un tel budget. Je me suis dit que ce mec a fait mieux dans ces scènes d’action que tout ce qu’on a fait depuis 15 ans. Hormis Siri, qui est un génie total avec son Nid De Guêpes. Je crois qu’en terme de mise en scène, aucun autre film n’a été capable d’égaler Nid de Guêpes et Haute Tension.
Pour revenir à la question, on a eu le gros espoir Christphe Gans après Le Pacte des Loups, directement plombé par une vraie problématique française. Il y avait ce mec là en qui les gens ont fait confiance et qui savait de quoi il parlait. En face, de nombreuses personnes se sont dit : putain, faut faire des films de genre, ça cartonne au box-office ! Mais ces gens ne savaient pas de quoi ils parlaient. Donc on est tombé sur les Bloody Mallory, les Requiem… Mais il y avait aussi Maléfique. Donc il y avait du bon et du raté complet. Et ces films-là se sont tellement bidés que ça a mis du temps à ce qu’il y ait d’autres tentatives derrière, car personne n’y croyait. Et quand la nouvelle génération est arrivée, Gens, Laugier, Du Welz, moi, quand on a débarqué, on savait qu’on arrivait avec un mur en face. Comme énorme difficulté, on savait que pas grand monde ne faisait confiance en ce genre. Ce qui fait qu’on se trouvait avec des budgets ridicules pour essayer de faire aussi bien que du Gans, qui fait office de pionnier. Par pionnier, j’entends que lui a pu susciter un peu d’enthousiasme.  Il n’y avait pas de défiance. Alors que quand on est arrivé nous, on s’est buté à un bloc de défiance avec des gens qui nous ont dit qu’on n’y arriverait pas.

Interview Yannick Dahan

PEPPER STEAK : Tu peux nous dire pourquoi ces nouveaux films de genre sont si ultra-violents et surtout pourquoi sont ils si peu fun ?
YANNICK DAHAN : Justement, La Horde a cette petite ambition-là. Mais pourquoi ? Je pense d’abord que ça tient à la nature des réalisateurs. Et pourtant, ils sont vraiment tous différents des uns des autres. Xavier Gens est radicalement différent de Pascal Laugier qui est radicalement différent de Bustillo… Mais c’est pour des raisons complètement différentes. Je vais te donner des exemples. Si tu prends Pascal Laugier, il a une vraie profession de foi théorique et idéologique derrière lui. C’est le mec qui a une très haute opinion du genre, une très haute opinion des réalisateurs qu’il défend, comme Argento. Et il est comme lui d’autant plus déçu aujourd’hui parce qu’il a de plus en plus de mal pour arriver à faire ce qu’il aimerait pouvoir faire par rapport à ses ambitions. Et il dit une chose à juste titre, je pense qu’il a raison, il dit qu’un film de genre se doit d’être transgressif, se doit de faire mal. Si ça fait pas mal, si on ne choque pas, si on ne provoque pas quelque chose chez le spectateur, ce n’est pas un film d’horreur.
D’un autre côté, tu vas avoir un Xavier Gens qui est un pote à moi, que je connais très bien, avec qui je suis proche. Lui, c’est le cinéphile enthousiaste à mort, il a grandi avec ce cinéma-là, ça le fait kiffer, il n’est pas du tout dans une théorisation de son cinéma, il veut juste retrouver les choses qu’il avait adoré plus tôt. Et avec Xavier, quand tu vois Frontière(s), vues les conditions catastrophiques dans lesquelles il a tourné et quand je te dis catastrophique, tu n’as pas idée à quel point, c’est juste qu’à un moment il a eu l’occasion de faire son Massacre à la tronçonneuse et il y est allé à donf les bananes ! Et Bustillo c’est pareil, c’est des mecs que je connais de Mad Movies, et lui c’est un ultra fan de séries Z, des séries B, il connaît tous les direct-to-videos du monde. Il importe tout. Il aime le cinéma trash, décalé et tout ce que tu veux. Et lui aussi il a eu une occasion de faire son film d’horreur, ce qui fait qu’il a réalisé le film gore définitif en France.
Donc ils ont tous des raisons différentes d’avoir fait ça. Et c’est souvent qu’on leur pose la question. Et je pense qu’à un moment, il y a eu une réaction. Que ce soit Bustillo, que ce soit moi, que ce soit Laugier ou Gens, on partage une incompréhension du monde culturel dans lequel on vit en France. Laugier le dit très bien, il dit que quand il regarde le journal de 20h, ça le déprime. Xavier Gens, c’est pareil. Bustillo, lui, a vachement réagi à Sarkozy, au gouvernement, aux problèmes en banlieue, ce sont des choses qui le touchent très directement. Moi, on le voit à travers mes émissions, c’est plus une idéologie de prêt à penser, de chape de plomb idéologique et culturelle en France qui me fait réagir. Si tu veux, la chance qu’on a eu avec Benjamin Rocher pour La Horde, c’est qu’on est arrivé après ça. On a vu tout ça, cette volonté là qu’on a trouvée légitime. Mais on a aussi vu la réaction du public et on est arrivé à une conclusion toute conne, au-delà de la qualité ou pas des films : il n’y a pas de réussite au box-office, les gens n’en veulent pas. En  conclusion, on s’est en effet demandé si la raison de l’échec au box-office de ses films était due au fait qu’ils étaient trop radicaux, même si c’est nécessaire par rapport au genre. On a eu des films transgressifs. Il n’y a pas plus transgressif que A l’intérieur ou Martyrs. Alors on s’est dit qu’on devrait tenter une approche du genre qui soit un peu plus fun, un film qui ne ferait pas la promesse de souffrance. En tout cas ne pas l’axer là-dessus, on ne va pas dire que ce sera pas violent, mais on va dire aux gens qu’ils vont voir un film violent, que oui ils vont voir un film d’horreur, mais qu’ils vont aussi se marrer. Pour nous c’était clairement ça l’objectif. D’ailleurs, ce n’était pas forcément le cas en tout début d’écriture, parce qu’au début on voulait juste faire un film bad-ass, ça a toujours été très clair. Donc on voulait qu’il soit fun, mais si tu veux, fun dans le sens carpenterien du terme. Quand tu mates un Carpenter, il y a toujours des blagues et tu trouves ça fun. Et il s’est avéré qu’à mesure des réécritures pour causes budgétaires, mais aussi en tenant compte des acteurs qu’on avait sur le plateau comme Yves Pignot qui vient du théâtre, qui a une bonhommie et un côté audiardesque hallucinant, on s’est rendu compte au montage qu’on se retrouvait avec un film vachement plus « comic-book » qu’on l’imaginait. Vachement plus drôle aussi, alors qu’on n’avait pas du tout vu ça. Et quand on s’en est rendu compte, on a décidé de l’accentuer. Et justement, on a parfois coupé des trucs dans le film qu’on trouvait trop trash, parce qu’on se rendait compte que c’était plus le ton du film. Finalement, le ton du film c’est plus le fun et le gonzo ! Ce qui d’ailleurs, entraîne parfois des réactions très négatives. Lors des projections de presse, on voit des mecs qui adorent et d’autres qui trouvent ça très bien mais qui trouvent juste dommage qu’il y ait des blagues dedans. Parce que justement ils attendaient quelque chose de très douloureux et de très frontal.
C’est d’ailleurs quelque chose que j’ai du mal à comprendre, parce que je ne juge jamais un film sur mes attentes, ce qui serait à mon sens une erreur fondamentale. La question que devrait se poser un spectateur qui rentre dans une salle et qui se retrouve avec quelque chose de différent de ce qu’il attendait, c’est de savoir si le réalisateur est cohérent avec ce qu’il propose au départ. A savoir si nous avec La Horde, on a été cohérents avec notre proposition de départ, ce n’est pas à moi de le dire. Mais nous on a été très clairs en disant qu’on voulait faire un film bad-ass et fun. Violent mais jouissif, si tu veux. Les têtes explosent mais tu te marres, quoi.
Mais j’ai entendu de tout. On a fait la grosse projection de presse hier, on a des journalistes qui sont emballés, d’autres qui trouvent que c’est une honte de tourner ce genre de film en France. On a des geeks qui étaient là sur le tournage qui ont adoré, d’autres qui étaient déçus du résultat. Donc pour l’instant, tout fonctionne autour des attentes du film. Mais le vrai truc, ça va être la sortie du film. Si on ne fait que 100.000 entrées France, c’est que ce n’est même pas une histoire de fun ou pas, c’est peut-être que le problème est culturel et inhérent à la France, j’en sais rien ! Ou alors il y a une défiance du jeune public français, qui est quand-même la cible du film, envers le cinéma français en général. C’est bien possible, quand tu vois que Jusqu’en enfer, Rec, ou The Descent font malgré tout 500.000 entrées France, alors qu’ils n’ont pas d’acteurs français, pas d’acteurs connus, que ce sont des films espagnols… pourtant, les gens vont les voir.
Nous on a fait le pari que ces films-là sont vachement plus funs que les films français. Donc on a décidé de jouer la carte du fun. Maintenant, est-ce qu’on va pas payer le fait d’être français, tout simplement ? Après, il y a mille raisons, peut-être que le film est une merde, j’en sais rien, c’est pas à moi de le dire. On va voir. Ça va être le grand test. Ça va être marrant.
C’est pour ça que j’écris autre chose que du film d’horreur aujourd’hui, parce que j’ai une chance sur deux que ça passe et une chance sur deux que ça se ramasse. Et si ça se ramasse, j’ai pas envie de m’enfermer dans un genre qui culturellement ne peut pas vivre en France.

PEPPER STEAK : A propos de Laugier, c’est vrai que quand nous l’avions rencontré, (pour la sortie de Martyrs, Pepper Steak N°7) il avait pas l’air bien. Il disait carrément qu’il ne savait même pas ce qu’il allait faire après Martyrs.
YANNICK DAHAN : Ecoute, je vais pas parler dans la tête de Laugier, parce que je le connais pas. Je le connais de réputation et puis parce que finalement on est peu à faire du genre en France. Mais me basant sur toutes ses dernières interviews, dans le documentaire qu’on a fait, je vois quelqu’un de très troublé parce qu’il se pose beaucoup de questions sur l’utilité réelle de ce qu’il fait. D’ailleurs je crois que son prochain film sera tourné en anglais, parce qu’il se dit que c’est trop difficile ici. J’ai l’impression qu’il est en train de se questionner sur sa foi, sur le cinéma qu’il fait, sur l’enthousiasme suscité par ce qu’il fait. On sait que Martyrs a été une expérience douloureuse pour lui. Et je pense que de tous les jeunes réalisateurs français, c’est le plus émotionnellement, idéologiquement, identitairement impliqué dans le travail qu’il fait. C’est peut être le plus habité par ça. Et donc quelque part le plus mystique dans ce genre-là, dans le sens où je pense qu’il respire pour le cinéma qu’il fait et que si il arrive plus à le faire, il peut plus respirer et il meurt. Là ou moi, Bustillo ou Xavier Gens on est bourré d’enthousiasme et d’envie, mais on n’en est peut-être pas à ce point-là. Donc pour moi, si demain je ne peux pas faire un autre film, ma vie ne s’arrêtera pas. Et je trouverai d’autres sources de satisfaction. Et certains, peut-être pas parce qu’ils ne vivent que pour ça. Ce qui est tout à fait respectable aussi.

Interview Yannick Dahan

PEPPER STEAK : La Horde, c’est un film de zombies qui se passe en banlieue. Le genre du zombie a toujours ou presque eu une lecture politique.
YANNICK DAHAN : Par essence, oui.
PEPPER STEAK : Est-ce que tu as voulu passer un message politique en situant ton film en banlieue, et si oui, es-tu satisfait du traitement du message que tu as voulu passer ?
YANNICK DAHAN : Je vais te dire un truc très simple là-dessus. J’ai toujours été convaincu et je l’ai toujours dit qu’il n’y avait pas besoin de faire des discours ou de passer des messages dans un film de zombies parce que c’est pas tant que le film de zombie est par essence politique, et ça c’est se calquer un peu sur Romero. Mais pour moi, le film de zombie est déjà par essence symbolique. Il dit déjà plein de choses de par le sujet qu’il est. C’est des morts qui viennent bouffer des vivants. Déjà ça, ça a un sens philosophique. Et fondamentalement, t’as pas besoin d’en rajouter des caisses derrière, parce que c’est aussi le propre du genre de fonctionner sur des mythes. Des mythes qui ont déjà des valeurs et du sens. Etant fan de 28 jours plus tard, j’ai toujours dit que la fin me gavait parce qu’elle assène un discours dont je n’ai pas besoin parce qu’il est déjà complètement inscrit en sous-texte. Pour moi, c’est redondant. Je ne vais pas dire qu’il n’y avait pas de volonté d’un message dans La Horde. Mais il était pas du même ordre. On n’a jamais abordé La Horde en se disant qu’on avait quelque chose à dire sur le monde. On n’avait pas cette prétention-là. Par contre, quand on a commencé, la première chose qu’on s’est dite, c’est qu’on voulait que notre film soit spécifiquement français. Même si aussi au départ, j’avais un fantasme dans ma tête, une idée d’ouverture très polar. Une idée toute con, c’était simplement débuter avec quatre mecs sous la neige qui débarquent en banlieue avec des gros shotguns parce qu’ils viennent buter un mec. C’est tout bête et c’est à partir de là qu’on a viré aux zombies.
Le choix de la banlieue était aussi pour une raison économique. Et puis une tour est un lieu unique et qui coûte moins cher.
Outre la volonté de faire quelque chose de spécifiquement français, nous avions aussi l’humilité de se dire qu’un film de genre fonctionne sur des codes et nous avons d’abord essayé de faire un film qui suivrait ces codes. Un film straight, simple, cohérent, qui ne prétend pas révolutionner la mécanique narrative. Parce qu’avant de prétendre à pouvoir dynamiter les codes d’un film, il faut être un génie, il faut être les frères Coen. C’était ça l’idée de départ. Aucune envie de révolutionner le genre du zombie. Au contraire. Mais comme on voulait le distinguer des autres, il fallait qu’on joue sur notre spécificité française dans notre société avec des personnages très français, des références et des dialogues très français. Et comme ça se passe en banlieue, notre banlieue dans le film est très française. Elle est très spécifique. Ce n’est pas la même en Angleterre, ce n’est pas la même aux Etats-Unis. Donc immanquablement, on voulait jouer là-dessus. Et ce que je peux te dire, c’est que les premières versions du scénario avaient beaucoup plus de sous-texte à vocation sociale que la version actuelle. Ce qui nous a fait plaisir quand on l’a montré à Venise ou ailleurs à l’étranger, c’est que les gens ne nous posaient que des questions sur ça. Et c’est marrant parce qu’on se rend compte que ce qu’on avait essayé de faire est resté, malgré tout. Même si c’est plus du tout développé, les spectateurs ressentent ça, ils ont l’impression d’avoir vu un truc qui pose des questions sur la banlieue, la France, le communautarisme, le racisme et tout ça alors que c’est quelque chose qu’on avait un peu plus appuyé avant et qu’on avait dégagé au final. Alors que nous, on avait l’impression qu’il n’y avait plus du tout ça, que c’était devenu complètement imaginaire. Pourtant, il semblerait qu’il y ait des gens qui le ressentent. Et c’est très bien !

PEPPER STEAK : C’est quand même une prouesse, de tourner un tel film en banlieue.
YANNICK DAHAN : Oh c’est pas une prouesse, ça a toujours été fait.
PEPPER STEAK : Oui mais tu nous as bien parlé d’un mur de défiance fait de gens qui vous ont dit et répété que c’était impossible, non ?
YANNICK DAHAN : Attends, on nous a dit ça pour tout dans le film ! On nous a dit qu’on pouvait pas faire un film de zombies en France, qu’on aurait pas les moyens de faire un film d’action, qu’on pouvait pas tourner en banlieue, qu’on trouverait pas les acteurs qui voudront jouer… On nous avait dit que tout serait impossible et puis finalement, rien à foutre, on l’a fait ! Oui, ce qui nous a fait marrer, c’est de savoir qu’à 500 mètres de là où on tournait, les mecs foutaient le feu à toutes les caisses de Luc Besson et que nous tout allait très bien ! Mais on aussi parce qu’on y est pas allé en posant nos valises pleines de pognon. Comme on n’en avait pas, on n’est pas arrivé en se disant : « On fait ce qu’on veut ». Notre régisseuse est arrivée deux mois à l’avance, elle a rencontré tout le monde, les gens du quartier, les grands frères, les dealers. Les dealers nous ont juste dit : « Vous tournez où vous voulez, mais vous vous approchez pas d’ici. » Donc on savait qu’on avait un coin où on s’approchait pas. Ça ne nous a pas empêché d’avoir des petites couilles pendant le tournage, des mecs qui nous ont promis de tout brûler en nous hurlant dessus, puis finalement rien ne s’est passé. Il y avait des mecs en mobylette qui traversaient le champ pendant qu’on tournait… Mais c’était vraiment rien, par rapport au reste des mecs qui ont été hyper accueillants. Tous les figurants que vous verrez en scène extérieure dans la cité, c’est des mecs de la cité. Ils ont tous joué le jeu. Donc au final, ça s’est plutôt super bien passé.

PEPPER STEAK : A propos de cette défiance très française, ça nous fait penser que ces films-là sont tournés dans le but de ne vivre qu’à l’étranger. C’est vrai ?
YANNICK DAHAN : C’est vrai que beaucoup des films de genre qui sont sortis en France ont marché à l’étranger. Déjà, La Horde est un des films français qui s’est le mieux vendu à l’étranger. Frontière(s) s’était aussi très bien venu. A l’intérieur aussi je crois. Je m’avance peut-être un peu, mais on m’a dit que c’était un de ceux qui s’est le mieux vendu pour des sorties salles à l’étranger. Le film sort en salles au Japon, en Angleterre, en Italie… Il n’y a que l’Allemagne où il est interdit aux moins de 18 ans, donc c’est un peu chaud, l’Australie aussi. Il n’y a que les américains qui ont juste laissé l’option de dire s’ils voulaient le sortir en DVD ou en salles. Mais oui, il s’est très bien vendu à l’étranger. Tu n’as qu’à regarder Frontière(s) qui était numéro un du box office en Italie… ce sont des films qui marchent mieux qu’en France ! A priori, je peux donc dire de La Horde qu’il marchera mieux ailleurs qu’en France.

PEPPER STEAK : C’est quand même terrible ! Dans une émission à laquelle vous avec participé diffusée sur Ciné Cinéma, Verane Frediani disait qu’on allait bientôt devoir tourner tous les films de genre français en langue anglaise pour qu’ils marchent ici. Vous partagez ce point de vue ?
YANNICK DAHAN : Ce sont des questions de production. C’est vrai qu’on est amené à se dire que pour tourner ce film de genre-là, on est quasiment obligé de les tourner en anglais pour un marché international, parce qu’en France ça se bide. Mais tu sais, il y a beaucoup de pression sur La Horde en ce moment. Parce qu’il y a d’autres films de genre qui sont en cours de production en ce moment et que l’année dernière, tous les autres films de genre se sont ramassés au box-office. Plus sauvage encore que Martyrs ou Frontière(s). Je parle de Mutants, Vertige, Humains… ils se sont fait défoncer la gueule ! Donc du coup sur La Horde, que ce soit pour Le Pacte, le distributeur, qui n’avait distribué que REC pour l’instant, que ce soit pour Canal + qui misent de l’argent depuis un petit moment sur les films de genre et que ça ne paye pas, ça a intérêt à marcher ! Ça met une énorme pression. Parce que ça reste un film de zombie qui pue du slip, très orienté esprit années 80. Je ne pense pas que ce soit le film le plus fédérateur du monde non plus. On verra ! Peut-être qu’un film de zombies va attirer des gens. Peut-être que ma gueule va attirer des gens, je ne sais pas. Personnellement, si le film se ramasse, je serai triste ! Je me dirai bon, c’est comme les autres. Mais tant pis, je l’aurai fait. Ça me ferait plaisir qu’il marche pour que des portes s’ouvrent un peu. Qu’on aie de nouveau un petit moment de répit, comme avec Le Pacte des Loups.  Nous on cartonnera jamais à ce point, mais si on peut se dire à un moment donné que si c’est rentable pour nos producteurs et nos associés, les producteurs auront peut-être tendance à se dire qu’ils devraient en produire un autre derrière.

PEPPER STEAK : La Horde sort donc le 10 février, tu es en train de produire un film qui se tourne actuellement au Canada, tu es en train d’écrire ton prochain film…
YANNICK DAHAN : Oui…
PEPPER STEAK : Est-ce que ces nouvelles casquettes te font réviser ton rôle de critique ?
YANNICK DAHAN : Il y a un truc qui change fondamentalement. C’est la prise de conscience de la fabrication d’un film. Tu te prends en frontal toutes les réalités d’un tournage. La pression du timing, la pression de l’argent, les compromis à faire et toutes les frustrations que ça peut susciter. Et donc tu te prends toutes ces réalités dans la gueule et tu dis qu’un film que tu as critiqué hâtivement méritait un peu plus de respect à l’égard du temps que les gens ont passé dessus. Maintenant, ça ne change pas ma position parce que tous les réalisateurs mettent un temps monstrueux à faire leurs films, tous en chient plus ou moins. Pour tous, c’est une question de vie ou de mort, ils y ont passé trois ans de leur vie dessus. Est-ce qu’à cause de ça, on n’a plus le droit de dire qu’un film est bon ou mauvais ? Non, ce serait dictatorial. C’est ce que pense Patrice Leconte et avec qui je ne suis pas d’accord quand il dit que les critiques débarquent quatre jours après la sortie du film en salles. Et comme j’ai critiqué les autres, je suis tout à fait prêt à me faire critiquer, à me faire défoncer. J’ai pas prétendu que j’avais fait un chef-d’œuvre. C’est parce que j’ai dit que tel film est une merde que je considère que mon film est mieux. Je distingue complètement ma position de critique que de ma position de metteur en scène. Un film où le mec aura galéré et tout ça, si au final je trouve que l’idéologie est puante, pour mois ça reste puant. Et c’est raté. Point barre.
Aux autres maintenant de critiques Dahan le réal ! Il n’y a aucun problème. Tu sais, la projo de presse est passée, je m’en suis pris plein la gueule par certains. D’autres, par surprise, m’ont défendu alors que je ne m’y attendais pas… Et vu comme j’ai ouvert ma gueule auparavant, je m’attendais à me faire laminer au shot-gun par tout le monde. Mais au final, t’auras trois réactions sur le film. T’auras les gens qui n’ont pas aimé et qui vont donner des raisons constructives, les gens qui ont bien aimé et qui auront aussi de bons arguments et les gens qui vont me défoncer parce que je suis Yannick Dahan. A ceux là, je leur dis : « Ben les mecs, vous êtes juste des gros cons. » (Rires) Les gens qui veulent me rentrer dans le lard, m’attaquer uniquement parce que c’est moi, ça transparaîtra dans leurs papiers. C’est eux qui passeront pour des cons, au final. 
Tout ce que j’aurai à répondre, c’est : « Moi je l’ai fait ». Après, je l’ai peut-être mal fait, va savoir. (Rires) Mais je prends ce film comme un énorme accomplissement parce que, de par mon éducation, je suis un mec qui a des angoisses, des peurs. Et étant critique, j’ai d’autant plus peur d’être jugé. J’avais le choix. Soit je laissais tomber et je décidai ne pas me jeter dans la fosse aux lions, soit j’en ai rien à foutre, et on n’a qu’une vie, j’ai envie de rencontrer des gens, de faire des trucs, d’être créatif. Et j’avais vraiment une envie fondamentale de créer quelque chose de mes propres mains et plus seulement de parler des films des autres.
Je trouve que le rôle du critique est important, c’est quelque chose que je défends. Bon, une certaine idée du critique. Pas comme 80% des charlots qui font ce métier dans ce milieu. J’ai vraiment une profession de foi en tant que critique. Et je ne suis pas comme tous ces artistes qui chient sur les critiques en disant qu’ils sont des réalisateurs frustrés. Je n’y crois pas. Je connais des critiques qui sont des passionnés, qui ont aucune envie de passer à la réalisation et qui aiment, tout simplement. Au final, il y a deux types de critiques. Il y a celui qui est frustré et il y a celui qui aime le cinéma, qui a vraiment envie de communiquer sa passion. A ça, j’y crois. Me concernant avec La Horde, je voulais vraiment me prouver à moi-même que j’étais capable d’aller au bout de mes ambitions.

PEPPER STEAK : Est-ce que tu regardes des films amateurs ? Et si oui, qu’est-ce que tu y as vu ?
YANNICK DAHAN : Ah oui, j’en ai vu pas mal ! Je saurais pas te dire des noms… Et j’ai vu de tout. Bon ce que j’en retiens, c’est que 80% sont comme ceux que je faisais quand j’avais 18 ans, irregardables ! Evidemment, il y en a beaucoup qui naissent d’une frustration. Comme moi comme je faisais quand j’étais plus jeune, où je faisais des trucs d’action parce que ça n’existait pas en France. Donc t’as beaucoup de gens qui font des trucs d’action mais qui ne savent pas qu’un court-métrage qui va être repéré, c’est un court métrage où les professionnels qui le regarderont auront le sentiment que le réalisateur sait raconter une histoire, ce qui n’est pas la même chose. Donc tu pourras rajouter autant d’effets informatiques que tu veux, de mecs qui flinguent, de cascades en bagnole, personne n’en aura rien à foutre. Par contre, arriver à avoir un petit univers et arriver en dix minutes à raconter une histoire et de bien la raconter par ta mise en scène, c’est synonyme de potentiel. Donc oui j’en ai regardé beaucoup et ceux que j’ai retenu, c’est ceux où j’y trouvais une particularité. Par exemple, il y avait Nicolas Bressier qui avait un espèce de court qui avait pas mal circulé sur le net et qui s’appelait Snuff Films qui était un film avec des psychos avec des masques… bon c’est un peu contradictoire avec ce que je dis avant, vu que le mec avait pas vraiment raconté une grosse histoire. Mais rien qu’en mise en scène je trouvais qu’il y avait une véritable tension alors qu’il tournait ça l’après-midi avec ses potes pour trois francs cinquante. Il est pourtant arrivé à rendre un univers crédible et à créer une méga tension. Eh bien ce mec là je l’ai contacté via Facebook, je lui ai proposé de m’envoyer des trucs qu’il écrivait. Il a des projets, il est en train de travailler dessus, il me les envoie. Donc je suis toujours à l’écoute de ce genre de trucs. Je rencontre beaucoup de gens qui font des choses intéressantes, et ça arrive qu’on les trouve trop immatures ou pas capables de tenir une équipe. Donc je regarde, même si je regarde pas toujours parce que j’ai pas trop le temps. Mais par exemple, quand un pote me dit de regarder un truc, je regarde.

Interview Yannick Dahan

PEPPER STEAK : Est-ce que tu regardes des films pornos ?
YANNICK DAHAN :  (Rires) Bah j’en ai regardé, comme tout le monde ! Mais non, c’est pas un truc que je regarde régulièrement. Mais j’en ai vu, alors oui ça c’est clair !
PEPPER STEAK : Même aujourd’hui, pour ta cinéphilie, tu ne t’intéresses pas à ce qui sort ?
YANNICK DAHAN : Non, moi ceux qui me faisaient marrer, c’étaient les films pornos des années 70. Pas pour le côté kitsch ou ce que tu veux, mais il y avait encore cet espèce d’artisanat. C'est-à-dire que l’esprit était : « On fait du porno, mais on essaie de bien faire les choses. » Et puis en même temps, il y avait cet esprit de ces gens-là qui était tellement libertaire, que leurs films contrastaient complètement avec les codes de l’époque. Les Alban Ceray et les mecs comme ça qui se marraient en jouant et en en faisant des caisses, complètement grand-guignol, ça me faisait marrer. Je trouve qu’il y avait beaucoup d’humour dans ces trucs-là. Alors qu’aujourd’hui, la vidéo faisant que tu n’as plus qu’une succession de scènes pornos, tu te les mates si t’as envie de te branler cinq minutes et ça s’arrête là. C’est pas très intéressant. En plus, maintenant je trouve que c’est parti dans une espèce de dérive trashouille. Et c’est comme tout dans la société aujourd’hui, tout est segmenté. Tu vas aller mater un truc parce que t’aimes les grosses, un autre truc parce que t’aimes te faire pisser sur la gueule… je sais pas, il y a quelque chose d’un peu malsain là-dedans. En même temps, je ne juge pas. Ils font leurs trucs, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
Si tu veux, pour moi, il manque au porno d’aujourd’hui le côté festif qu’il y avait avant. Parce que le porno d’avant est quand même né de la libération sexuelle, qui se voulait être un message d’amour, et de vouloir faire tomber les barrières psychologiques. C’était quelque chose de beau, dans le sens « flower power ». Et aujourd’hui, c’est l’humiliation, la cruauté et la violence qui priment dans le rapport sexuel qui est lié à une logique de performance et de déni de l’être humain, comme on la retrouve dans une entreprise ou une société. Donc c’est toute la dérive du monde qui est appliquée au porno. Ce n’est pas intéressant.

PEPPER STEAK : Tu viens de la presse jeu vidéo, tu es passé par la presse cinéma, tu es maintenant réalisateur… mais quel est ton film adapté d’un jeu vidéo préféré ?
YANNICK DAHAN : Oh putain…
PEPPER STEAK : Allez il y en a, pourtant !
YANNICK DAHAN : Euh ouais il y en a, mais c’est souvent des merdes ! J’essaie de réfléchir… ben je pense que celui qui va probablement devenir mon préféré, ce sera World Of Warcraft dans le sens où j’adore le jeu et puis réalisé par Sam Raimi, il y a peu de chances que ça se ramasse complètement. Prince Of Persia, ça a l’air d’être une catastrophe…
PEPPER STEAK : Mortal Kombat ?
YANNICK DAHAN : Ah Mortal Kombat, il est rigolo. Parce qu’ils ont même pas cherché à faire un film. (Rires) On fait comme le jeu vidéo, on est aussi kitsch que dans le jeu vidéo, on fait n’importe quoi comme dans le jeu vidéo et on rajoute de la techno. Et le Mortal Kombat 2, pas mal aussi, et qui est d’ailleurs un des plaisirs coupables de Stéphane Moïssakis (coscénariste de La Horde). Ouais, il se le remate de temps en temps. Mais moi c’était vraiment le premier Mortal Kombat qui me faisait beaucoup rire.

PEPPER STEAK : Et si t’avais un jeu vidéo à adapter au cinéma ?
YANNICK DAHAN : Mon fantasme, c’est God Of War. Demain les ricains me dissent de venir faire God Of War en ayant le droit de le faire interdit aux moins de 16, je plante tout, mon épouse, mes parents, tout, je me casse et je le fais. C’est mon fantasme absolu.

PEPPER STEAK : Si demain, tu as 400 millions de dollars de budget pour un film ? Lequel tu fais ?
YANNICK DAHAN : Soit j’adapte Elric le nécromancien de Michael Moorcock, soit je fais Les Princes d’Ambre de Roger Zelazny. Très clairement.

PEPPER STEAK : Tu peux nous parler du film que tu produis, Territoires ?
YANNICK DAHAN : On peut pas t’en dire des masses de trucs dans le sens où le film commence son montage dans la semaine prochaine. Ça commence comme un film de genre classique avec quatre jeunes cons dans une caisse qui vont se faire choper par des psychos et puis ça vrille un peu sur autre chose. Le réalisateur, Olivier Abbou, a écrit un scénario assez provocateur. Il touche à des sujets un peu sensibles. Je vais pas te dire ce qu’il en est maintenant. Mais c’est plus un film avec des tensions psychologiques qu’un film d’horreur pur et dur.

PEPPER STEAK : C’est tourné en quelle langue ?
YANNICK DAHAN : On a fait un double-shoot, en anglais et en français, pour des raisons de crédit d’impôt canadien. Mais le film est exploité en anglais. Mais c’est un tout petit film ! C’est un film qui fait grosso-modo le budget de La Horde.

PEPPER STEAK : Et pour ton prochain film, t’as prévu un caméo pour Steven Seagal ?
YANNICK DAHAN : (Rires) Ça va être dur, parce que c’est pas vraiment un film d’action, c’est un film sur des forces spéciales très françaises. On n’est même pas sûr qu’il va être financé, d’ailleurs. Mais ce sera très ancré dans la société, la culture française. Bon c’est un film d’action, certes. Il y a quand même trois ou quatre scènes d’action dans le film, mais c’est un film d’entraînement, si tu veux. J’ai l’ambition, avec Benjamin Rocher, sans avoir la prétention de révolutionner des trucs, de faire en France des films qui n’ont jamais été faits. Et de l’appliquer avec la spécificité française. Pour nous, c’est l’idée de faire des variations sur un même thème, mais dans la culture française. Donc La Horde, pour nous, c’était l’envie de faire un film de zombies vraiment français. Et pour le prochain, ce serait de faire un Maître de guerre, mais vraiment français. D’ailleurs, Le Maître de Guerre d’Eastwood est mon référent d’écriture pour ce film.

Propos recueills par Constantin Berthelier et Alexandre Coste à Paris pour Pepper Steak.

 

Retrouvez cette Interview dans le Pepper Steak N°23 de février 2010.

Pepper Steak N°23 avec Interview de Yannick Dahan